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CAMBODGE - Moa Chenda est couturière chez un fournisseur de Levi's

Témoignage recueilli en février 2012

« Avez-vous déjà passé un mauvais moment en Levi’s ? » La réponse à ce slogan est assez claire pour Moa Chenda. Ayant travaillé pendant sept ans comme couturière chez Evergreen Apparel, un fournisseur de Levi’s situé dans la banlieue de Phnom Penh, cette jeune femme de 27 ans n’a qu’un souhait : quitter l’usine pour un meilleur salaire et une meilleure vie.

Dimanche 5 février 2012. Nous retrouvons Chenda au « Tribunal des Peuples sur le salaire vital et les conditions de travail décentes », un évènement organisé par l’Asia floor wage campaign (Campagne pour un salaire vital en Asie) avec le soutien de la Clean Clothes Campaign.

« Aujourd’hui, c’est un jour important pour nous », dit Chenda, « parce que nous allons parler de nos salaires au Cambodge et les marques vont nous écouter. Elles vont connaître nos problèmes quotidiens. J’espère que ce sera utile. Mais je suis sûre que ça le sera car elles ne veulent pas que les employés se mettent à nouveau en grève. C’est dans leur intérêt d’écouter. »

Née dans le district de Kien Svay, dans la province de Kandal, Chenda a quitté son village et sa famille il y a neuf ans pour travailler dans les usines de Phnom Penh avec deux de ses amies. « Nous vivions ensemble, mais elles sont mariées maintenant. Je vis seule, sans famille avec moi. Moi aussi j’aimerais me marier et avoir des enfants, mais je n’en n’ai pas les moyens. De nos jours, si on veut trouver un mari, il faut de l’argent. C’est comme ça qu’on se marie aujourd’hui, au Cambodge ! »

Après avoir travaillé neuf ans dans le secteur de la confection, deux années pour H&M et sept années pour Levi’s, Chenda n’a que neuf dollars d’économies sur son compte épargne. L’argent qu’elle gagne à Evergreen est loin d’être suffisant pour couvrir ses dépenses et économiser davantage. « Je touche le salaire minimum, soit 61 dollars. Avec les primes et les heures supplémentaires, je peux gagner jusqu’à 100 dollars par mois. Peut-être jusqu’à 130 si je fais beaucoup d’heures supplémentaires. Comme je dois envoyer 20 à 30 dollars par mois à ma famille, je fais des heures supplémentaires tous les jours, parfois deux heures, parfois quatre. Ça dépend des besoins de l’usine. Mais nous ne touchons que 2000 riels [50 cents, ndlr] pour deux heures supplémentaires. Ce n’est pas assez et ce rythme est épuisant. Ces jours-ci, je tombe malade plus souvent à cause de la fatigue et du manque de nourriture. »

Avec un budget alimentaire quotidien de 4500 riels (à peine plus d’un dollar) il n’est pas étonnant que la santé de Chenda soit fragile. Contrainte de manger du riz ou du gruau trois fois par jour, la jeune fille souffre déjà de maladies liées à la malnutrition.

« Le mois dernier, j’ai eu une grosse carence en glucose et j’ai dû dépenser 25 dollars pour le traitement. C’est la première fois que ça m’arrive. En général, j’attrape un simple rhume. Jamais rien d’aussi grave. Comme l’assurance maladie de l’usine ne couvre que les risques professionnels, j’ai dû tout payer de ma poche… »

Vingt-cinq dollars : une fortune lorsqu’on doit vivre à Phnom Penh. « La vie est chère, ici. Le loyer mensuel de ma chambre est de 20 dollars, plus 1,50 dollar pour l’eau. La facture d’électricité dépend de la consommation, mais il m’en coûte en général un dollar par mois. Je n’utilise pas le ventilateur pour économiser de l’argent, mais quand ma famille vient me voir, il faut le mettre en route à cause de la chaleur. Ils vivent toujours à Kien Svay. Ma mère est morte et mon père est trop vieux pour travailler. L’argent que je leur envoie est vital parce que ce que gagnent mes frères et sœurs suffit à peine à nourrir leurs propres enfants. Ce n’est pas facile pour moi parce que je dois tout de même acheter des vêtements, de la lessive, du savon et des cosmétiques…Ça me coûte au moins 15 dollars par mois. Parfois je dois emprunter pour pouvoir régler ces dépenses. »

En général, Chenda emprunte à la fin du mois, quand le manque d’argent se fait vraiment sentir. En fonction de ses besoins, elle emprunte entre 5 et 30 dollars.

« Les taux d’intérêt de l’usurier sont très élevés, donc j’essaie d’éviter les dettes importantes. Le mois dernier, ceci dit, j’ai dû emprunter beaucoup pour payer le traitement médical. Je ne sais pas combien il me faudrait en plus pour éviter ces dettes. A chaque fois que les primes ou les salaires augmentent, le prix des denrées ou du loyer augmente d’autant… Dans ces conditions, impossible de mettre de l’argent de côté. Je dois épargner davantage si je veux quitter l’usine. Je rêve de m’installer à mon compte comme couturière. J’y songe tous les jours. Je ne veux plus être sous l’autorité de quelqu’un. Mais il me faudra de l’argent pour me former et lancer cette affaire un jour. »

« J’ai entendu dire que les usines avoisinantes payaient mieux. Je pourrais postuler pour y travailler, mais je m’en garde, parce que maintenant, Evergreen nous a fait des contrats à durée indéterminée [depuis janvier 2012, ndlr]. Les autres usines n’en font pas autant. Jusqu’à 2012, nous n’avions que des contrats de 3 mois. Je ne sais pas pourquoi la direction a pris cette décision, mais ce que je sais, c’est que c’est pour le mieux. Maintenant, je peux décider de rester ici, ou pas, sans crainte de l’avenir. »

Le rêve de Chenda risque de mettre longtemps avant de se réaliser mais d’ici là, la jeune femme a décidé de prendre son destin en main en rejoignant le Workers Information Center, une ONG cambodgienne qui encourage les femmes travaillant dans le secteur de la confection à s’émanciper et à jouer un rôle de premier plan.

« Au WIC, j’apprends à exprimer mes opinions, à ne pas me taire, à faire face aux gens qui me méprisent. Ça me donne plus confiance en moi. J’apprends aussi beaucoup sur le droit du travail, la sécurité sociale et les soins médicaux. Ce sont des choses vraiment utiles. Grâce à ces enseignements, je peux parler à mes collègues et aux dirigeants syndicaux de nos problèmes quotidiens et des solutions à venir. C’est important pour moi et pour mes collègues d’Evergreen. »

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